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Je ne suis pas l’homme que vous croyez …

« Si ce n’est toi, c’est donc ton frère » Le loup et l’agneau (La Fontaine)

J’ai découvert hier (25 septembre 2020), avec étonnement, que mon nom est cité 11 fois dans le livre « Les gardiens de la raison » de Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens, publié le 24 septembre 2020 aux éditions La Découverte.

Je suis cité dans ce livre en tant que membre et porte parole de l’Association Française pour l’Information Scientifique (Afis), membre du comité de rédaction de la revue Science & pseudo-sciences éditée par l’Afis et auteur de plusieurs articles publiés dans cette revue et sur le site (afis.org).

L’Afis est une association d’intérêt général ouverte à tous, créée en 1968. Elle est indépendante et sans lien d’intérêt financier ou idéologique avec quelque entité que ce soit : gouvernement, parti politique, entreprise, etc. Ses comptes et sa gouvernance, soumis à l’approbation de ses adhérents en assemblée générale, sont présentés sur son site Internet en toute transparence. Ses ressources proviennent exclusivement des ventes de sa revue (sans publicité), des cotisations de ses adhérents, et occasionnellement de subventions.

Je pense qu’une information scientifique de qualité constitue un atout indispensable au bon exercice de la citoyenneté dans une démocratie moderne. C’est pourquoi je suis fier de contribuer depuis plusieurs années, par mon engagement bénévole et désintéressé au sein de l’Afis, à une information scientifique de qualité auprès de tout public francophone, via la revue trimestrielle Science & pseudo-sciences, le site afis.org et le compte Twitter @afis_science.

Pour le moment, je n’ai pu lire que quelques passages du livre dans lesquels mon nom apparait et cela m’a sidéré : les auteurs dénigrent l’action de l’Afis en général et la mienne en particulier, par des insinuations malfaisantes et des tournures susceptibles d’induire chez le lecteur des interprétations contraires au faits. J’ai relevé des erreurs me concernant, que je développerai ici en plusieurs fois, car je n’ai pas beaucoup de temps à cet instant.

Chapitre 1

Le fil rouge du premier chapitre du livre est une conférence-débat qui s’est tenue en avril 2019: « Nous ne sommes pas dans une cave mais à l’intérieur de très beaux bâtiments du 8e arrondissement de Paris, dans une salle de conférence aux fauteuils confortables et à l’éclairage travaillé ». Les participants à cet événement sont décris en termes peu flatteurs. Prenant l’exemple d’une personne de l’organisation ayant eu successivement plusieurs « casquettes », les auteurs généralisent : « Cette multiplicité de casquettes et ce mélange des genres sont à l’image de ce tout petit monde qui converge dans les sous‑sols du 9, avenue George‑V ».

C’est dans ce contexte peu flatteur que mon nom apparait (souligné par moi) : « Mais qu’est-ce donc que ce petit monde en sous-sol, existant de facto par ces obsessions communes ? Un groupe de parole ? Une secte ? Un groupuscule militant ? Dans cette salle se trouve une grande partie du casting de ce livre […] Des industriels et leurs organisations représentatives (l’Union des industries de la protection des plantes – UIPP –, Bayer/Monsanto, l’Association nationale des industries alimentaires– Ania). Ses relais professionnels (les chambres d’agri culture, le Groupement national interprofessionnel des semences et plants, la FNSEA, le Syrpa). Ses communicants (Gil Rivière-Wekstein, l’agence Protéines et Serge Michels). Ses experts (Jean-Paul Krivine, Hervé Le Bars, Marcel Kuntz). » (page 39).

J’aurais pu me douter que j’allais entrer en scène ici, les auteurs ayant expliqué dans les paragraphes précédents, que l’Afis aurait dépêché « une petite délégation de membres alignée dans les premiers rangs de la salle de conférences […], sous la forme d’un chapelet de têtes chenues ».

Trêve de suspens: je n’ai pas participé à cet événement, dont j’ignorais l’existence jusqu’à la lecture de ce passage. Marcel Kuntz a déclaré sur son blog ne pas avoir participé non plus. J’ignore qui constitue cette « délégation » de membres de l’Afis « alignée dans les premiers rangs ». Un membre de l’Afis, interrogé ce matin (26 septembre 2020), m’a dit avoir assisté à l’événement pendant moins d’une heure, du fond de la salle (pour s’éclipser facilement du fait d’un emploi du temps chargé), et n’avoir pas remarqué d’autres membres de l’Afis dans la salle.

Savoir si j’y étais ou pas et si l’Afis a envoyé une « délégation » peut paraitre dérisoire, mais cela met en lumière le procédé d’insinuation dont les auteurs usent dans ce premier chapitre.

Renseignements pris, il s’agissait d’une conférence publique, ouverte à tous, avec inscription préalable par simple email. Un mardi, en pleine journée, il aurait fallu que je pose un jour de congé auprès de mon employeur pour y assister, si j’en avais eu connaissance (s’il passe par là, que mon employeur se rassure : j’assurais bien mon poste ce jour là). Quant à la « délégation » de l’Afis, elle est imaginaire. Je me demande bien comment les auteurs s’y sont pris pour établir leur liste erronée de participants, y compris les affiliations professionnelle de personnes assistant à titre personnel à une conférence publique ? Vous me répondrez peut-être que deux auteurs sont des journalistes d’investigation rompu au travail d’enquête et à l’exercice d’identification des personnes … mais alors pourquoi se sont-ils trompés concernant -au moins- Marcel Kuntz et moi-même (qu’ils connaissent) ?

Le compte rendu trompeur de cette conférence ordinaire, choisi par les auteurs comme fil rouge du premier chapitre, illustre un aspect de leur méthode : susciter la réprobation du lecteur vis-à-vis d’un « petit monde en sous-sol » construit artificiellement, par amalgame, quitte à inventer des participations ou des délégations imaginaires.

La cancérogénicité du glyphosate

Page 105, au sujet de la cancérogénicité du glyphosate, les auteurs attaquent vivement l’Afis et moi-même (en tant qu’auteur d’articles sur ce sujet). Je cite intégralement trois paragraphes successifs (les mises en exergue sont de moi-même) :

Au moment où ce livre était rédigé, la revue de l’Afis n’avait cité en tout et pour tout qu’une seule étude sur ce sujet [du lien entre glyphosate et cancer], l’Agricultural Health Study (AHS). Conduite aux États-Unis sur une cohorte de 89 000 agriculteurs américains, l’AHS ne trouve pas de lien statistique entre l’utilisation d’herbicides à base de glyphosate et la survenue de cancers parmi les 54 000 personnes appliquant des pesticides dans ce groupe. Voilà la preuve que l’herbicide n’a pas de propriété cancérogène, selon les gardiens autoproclamés de la science. Mais pourquoi ne citer qu’une seule étude – celle qui ne trouve aucun lien –, et ne pas tenir compte de toutes celles qui en trouvent un ? En épidémiologie, les meilleurs niveaux de preuve sont offerts par des méta-analyses ou des études « poolées », qui rassemblent les données de plusieurs études ou cohortes, y compris celles issues de l’étude AHS. L’accumulation de données obtenues dans des contextes différents réduit le risque de biais – qu’il s’agisse de « faux positifs » (l’étude met en évidence un lien qui n’existe pas) ou de « faux négatifs » (l’étude ne trouve pas de lien, alors que celui-ci existe).

En date de mars 2020, il existait cinq métaanalyses de ce type publiées dans la littérature savante. Et les cinq suggèrent des associations statistiquement significatives entre le glyphosate et certains cancers du système lymphatique. La première indique une augmentation de 50 % du risque de lymphomes non hodgkiniens (LNH) chez les utilisateurs de Le danger risquologique glyphosate, par rapport aux non-utilisateurs. Pourtant financée par Monsanto, la deuxième suggère un risque accru de 30 % pour les LNH et de 40 % pour le myélome multiple. Dans la troisième, les professionnels les plus fortement et les plus longuement exposés ont un risque accru de 41 % des LNH par rapport aux non-utilisateurs. La quatrième a suivi plus de 310 000 agriculteurs norvégiens, français et américains pendant une décennie. Cette étude poolée dite « prospective », la plus vaste jamais menée sur le sujet, met en évidence une augmentation de 36 % du risque de contracter le LNH le plus courant – le lymphome diffus à grandes cellules B – pour les utilisateurs de glyphosate. La cinquième, enfin, rassemble les données de toutes les études rétrospectives conduites en Amérique du Nord, dont l’AHS. Avec prudence, elle suggère un risque de LNH presque doublé pour les agriculteurs utilisant du glyphosate plus de deux jours par an.

Pourtant, aucune de ces cinq études n’a jamais été mentionnée dans la revue de l’Afis ou sur son site Web. Tout scientifique, tout professionnel de la communication scientifique le savent : il est trompeur de s’appuyer sur une étude isolée pour faire valoir un fait ou une idée tout en ignorant l’ensemble des autres travaux semblables. Une étude isolée a toujours un poids limité. C’est le choix que fait cependant l’association rationaliste, en ne citant que l’AHS… alors qu’elle ne cesse de mettre en garde ses membres et ses lecteurs contre la tentation de s’en remettre à une seule étude pour se faire une idée juste sur un sujet complexe. « Bien entendu, “une hirondelle ne fait pas le printemps” et une simple étude ne fait pas la vérité en médecine », insiste le rédacteur en chef de Science & pseudo-sciences en octobre 2018. « Une étude isolée peut produire un résultat erroné, c’est l’avancement normal de la science […]. » Le message semble si important qu’il est inlassablement assené, de numéro en numéro. Pourtant, les responsables de l’association rationaliste dérogent de manière spectaculaire à ce principe quand il s’agit de défendre le produit phare de Monsanto.

Dans ce passage, les auteurs accusent l’Afis de faire du cherry-picking intentionnel sur le lien entre glyphosate et cancer. Nous dérogerions « de manière spectaculaire » aux principes que « tout scientifique, tout professionnel de la communication » connait. Je suis directement visé en tant qu’auteur du seul article de fond sur ce sujet sur le site de l’Afis. Nous n’aurions cité « en tout et pour tout qu’une seule étude sur le sujet, l’Agricultural Health Study (AHS) ». Nous aurions « fait le choix » de ne citer qu’une « étude isolée » !

L’accusation est grave mais sa fausseté est facilement vérifiable. Il suffit de se reporter à l’article dont j’ai la fierté d’être l’auteur, intitulé Le glyphosate est-il cancérogène ? pour constater que je ne cite l’AHS qu’après avoir formulé ma conclusion sur le fond. Vous pouvez le vérifier en vous reportant à la conclusion de mon article, que voici :

Glyphosate et cancer – conclusion

Au terme de notre analyse, nous arrivons à la conclusion qu’après plus de quarante ans de recherche scientifique active, aucun indice convaincant de cancérogénicité du glyphosate pour l’Homme ne s’est manifesté à des doses compatibles avec une exposition humaine réaliste. Toutes les agences sanitaires ayant mené une réévaluation du potentiel cancérogène du glyphosate suite à l’avis du CIRC l’ont à nouveau déclaré non cancérogène. Notamment, l’ECHA, dont les classifications de danger ont valeur réglementaire en Europe.

En outre, une nouvelle étude épidémiologique d’envergure vient d’être publiée dans la revue scientifique Journal of the National Cancer Institute. Il s’agit d’une vaste étude de cohorte prospective, ayant suivi 54 251 agriculteurs américains sur plus de vingt ans. Cette étude ne trouve pas de lien entre exposition aux herbicides à base de glyphosate et l’apparition de cancer, notamment de lymphome non-hodgkinien. Les auteurs concluent : « Dans cette vaste étude de cohorte prospective, aucune association n’apparaît entre le glyphosate et les tumeurs solides ou lymphoïdes malignes, y compris le lymphome non-hodgkinien et ses sous-types ». Cette nouvelle étude est une réactualisation de l’étude de 2005 qui était déjà considérée comme assez solide par les agences sanitaires, bien que ne portant à l’époque que sur sept années de suivi. Avec un suivi de plus de vingt ans de cette vaste cohorte d’agriculteurs, les conclusions rassurantes des agences sanitaires se trouvent donc corroborées.

Comme vous pouvez le constater, ma conclusion ne se base pas sur l’AHS mais sur un ensemble d’avis d’agence de sécurité sanitaire, que l’AHS vient seulement « corroborer ». En effet, mon article n’est pas une revue de la littérature scientifique mais une revue des avis des agences sanitaires du monde entier suite à l’avis du CIRC. Le choix des sources de l’article est présenté en toute transparence au début de mon article :

Suite à l’avis du CIRC, en deux ans et demi, une dizaine d’agences de sécurité sanitaire ont réétudié le potentiel cancérogène du glyphosate. Pour le présent article, nous avons analysé, au 20 octobre 2017, les derniers avis publiés par onze instances publiques (Allemagne, Australie, Canada, États-Unis, Europe, France, Nouvelle-Zélande, Japon). Cela représente une vingtaine de rapports d’expertise, pour un total d’environ 1 500 pages.

Mon intention, présentée en toute transparence, n’était donc pas de mener une revue de la littérature scientifique. Je n’avais aucune raison de procéder moi-même à un choix délibéré d’articles scientifiques. J’ai recherché, à la date du 17 octobre 2017, l’ensemble des avis d’agences de sécurité sanitaire accessibles publiquement sur internet dans une langue que je maitrisais (anglais ou français), traitant de la cancérogénicité du glyphosate et publiés depuis l’avis du CIRC en mars 2015. Mon intention était d’être exhaustif dans cette recherche, et je crois l’avoir été, puisqu’à ce jour personne ne m’a encore signalé d’oubli.

L’accusation des auteurs du livre, affirmant que l’Afis aurait fait « le choix » de « ne citer que l’AHS » est trompeuse. Nous n’avons pas basé notre conclusion sur une seule étude, ni même sur un petit nombre d’études, mais sur l’ensemble des avis des agences sanitaires du monde entier, qui réalisent des expertises scientifiques collectives en se basant sur la littérature scientifique. Nous n’avons donc pas dérogé « de manière spectaculaire » à nos principes « quand il s’agit de défendre le produit phare de Monsanto ». La critique est infondée et incompréhensible, et l’insinuation de soutient à Monsanto est malfaisante.

J’ajoute que les articles scientifiques publiés après le 17 octobre 2017, dont trois des cinq méta-analyses citées par les auteurs du livre dans l’extrait ci-dessus, ne pouvaient chronologiquement pas figurer dans mon article. Et pour les deux qui étaient déjà publiées au moment de la rédaction de mon article, leurs résultats avaient été pris en compte dans les expertises des agences sanitaires que j’ai cité.

Ensuite, l’Afis a traité beaucoup d’autres sujets intéressants depuis 2017, et n’a pas l’intention de mobiliser toutes ses capacités sur le thème étroit de la cancérogénicité du glyphosate en menant sa propre revue de la littérature scientifique, même pour contenter les auteurs de ce livre ou essayer (est-ce possible ?) de mettre un terme à leurs critiques acerbes.

Ai-je falsifié les propos de chercheurs allemands ?

A propos d’un article de l’Afis critiquant un reportage Envoyé Spécial diffusé sur France 2, les auteurs écrivent (page 101) : « La phrase utilisée par l’Afis pour mettre en cause l’honnêteté du reportage n’a donc été extraite qu’au prix d’une chirurgie éditoriale lourde qui conduit à faire dire aux chercheurs allemands l’inverse de ce qu’ils avaient formulé. »

Étant co-auteur de cet article avec Jean-Paul Krivine, je suis ciblé par cette accusation. Les auteurs nous accusent d’avoir falsifié les propos de chercheurs allemands, leur faisant dire « l’inverse de ce qu’ils avaient formulé ». Nous aurions fait cela « pour mettre en cause l’honnêteté du reportage ».

Contexte de la citation

Pour le reportage Envoyé Spécial, plusieurs personnes avaient subi des analyses d’urine afin d’y rechercher des traces de glyphosate. A 31’15, une de ces personnes interroge Élise Lucet : « Est-ce qu’on connaît la limite acceptable ? ». La réponse d’Élise Lucet est la suivante : « On est incapable de fixer un seuil, un taux au-delà duquel on dit c’est dangereux, il n’y a pas de norme ».

Dans notre article, nous réagissions ainsi : « C’est une contre-vérité. On sait interpréter les concentrations retrouvées dans les urines à la lumière des normes et seuils existants. » Nous ajoutions : « Il existe bel et bien des normes sanitaires et réglementaires relatives au glyphosate : une dose journalière admissible (DJA), une dose sans effet (DSE), 378 denrées alimentaires pour lesquelles ont été définies des limites maximum de résidus (LMR), un seuil réglementaire et une valeur toxicologique pour la qualité des eaux potables (Vmax). » A ce sujet, toute personne intéressée pourra se reporter à cette fiche de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses) qui précise que les « quantités de glyphosate de l’ordre de 1 µg/L dans les urines, correspondent à une exposition par voie orale inférieure à 1% de la dose journalière admissible. »

Nous ne mettions donc pas en cause l’honnêteté du reportage, mais nous relevions une contre-vérité dans la réponse d’Élise Lucet. Il est en effet regrettable que les auteurs du reportage Envoyé Spécial n’aient pas pensé à interroger l’Anses afin de répondre à la question pertinente posée par cette participante au Glyphotest, plutôt que de formuler une réponse fausse entendue alors par 2.8 millions de téléspectateurs ce jour là.

L’étude scientifique allemande

Pour établir un lien entre la concentration de glyphosate dans les urines et la dose journalière admissible (DJA) dans l’alimentation, nous faisions référence à une étude de chercheurs de l’Agence fédérale de l’environnement allemande. Voici le paragraphe complet tiré de l’étude, duquel nous reprenions le calcul permettant de lier une concentration de glyphosate dans les urines avec la dose absorbée par un individu via l’alimentation.

3.4. Pertinence pour la santé de l’exposition interne observée

La dose journalière admissible (DJA) pour le glyphosate dérivée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) est de 0,5 mg/kg/j (EFSA, 2015). En supposant un poids corporel de 60 kg, une absorption orale de 20% avec une élimination rapide par voie urinaire et une excrétion urinaire quotidienne de 1500 à 2000 mL, la concentration dans les urines sur 24 h associée à cette DJA se traduit par 3000 à 4000 μg/L. Cette concentration est supérieure à la concentration maximale observée dans cette étude (2,8 μg / L) d’un facteur de 1000. Étant donné l’évaluation des risques de l’EFSA, aucune concentration de glyphosate mesurée dans les échantillons ESB [NDT: échantillons d’urine] n’est problématique pour la santé humaine. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a cependant classé le glyphosate dans le groupe 2A (« probablement cancérogène pour l’homme ») (IARC, 2016). En prenant en compte cette évaluation, en particulier la tendance croissante de l’exposition interne au glyphosate documentée par les échantillons ESB mérite attention au regard de la santé humaine.

Glyphosate in German adults – Time trend (2001 to 2015) of human exposure to a widely used herbicide

Ce paragraphe dit très clairement qu’une concentration de glyphosate de 2.8 μg/L dans les urines correspond à une dose de glyphosate ingérée qui est plus de 1000 fois inférieure à la DJA. Or, cette DJA est censée être protectrice pour la santé avec une marge de sécurité importante, selon toutes agences sanitaires du monde ayant évalué les risques de l’exposition au glyphosate. Puisque dans le reportage Envoyé Spécial, la concentration maximale de glyphosate dans les urines était de 1.26 μg/L, nous étions fondé à être confiant sur l’absence de risque d’une telle imprégnation.

C’est pourquoi, après avoir décrit le calcul, nous citions un extrait du paragraphe 3.4 cité intégralement ci-dessus : « aucune concentration de glyphosate mesurée n’est problématique pour la santé humaine ».

Pour les auteurs du livre, nous aurions fait dire ici aux chercheurs allemands « l’inverse de ce qu’ils avaient formulé », en raison des phrases que nous n’avons pas citées. Les chercheurs allemands précisaient que « la tendance croissante de l’exposition interne au glyphosate documentée par les échantillons ESB [NDT: d’urine] mérite attention au regard de la santé humaine ». Notez bien que c’est la « tendance croissante » qui « mérite attention ». Cette mention m’avait semblé n’être qu’une remarque banale des chercheurs, notant qu’en dépit d’observations rassurantes, il fallait rester vigilant à cause de la « tendance croissante », suggérant ainsi la nécessité de poursuivre la surveillance.

Sachant que nous nous intéressions aux concentrations observées dans le reportage de Envoyé Spécial, nous n’avions aucune de raison de mentionner la tendance dont discutent les chercheurs. Aucune interprétation raisonnable ne permet d’affirmer que les phrases non-citées inverseraient le sens de la citation. En effet, inverser la phrase que nous avons citée reviendrait à affirmer qu’il existe des concentrations de glyphosate mesurées dans les échantillons d’urine qui sont problématiques pour la santé humaine. Si les chercheurs avaient vraiment voulu alerter de ce problème de santé publique, il l’auraient formulé de manière bien plus explicite dans leur section 3.4 intitulée « Pertinence pour la santé de l’exposition interne observée ».

J’ajoute que notre petite citation n’était pas indispensable à notre démonstration, la référence à la DJA suffisant à établir le caractère erroné de la réponse d’Élise Lucet et à rappeler le constat d’absence de risque sanitaire d’un tel niveau d’imprégnation, porté par toutes les agences de sécurité sanitaires ayant étudié cette question.

Résumé

Sur la base d’allégations sans fondement, les auteurs du livre m’incluent dans un « petit monde en sous-sol » décrit comme malfaisant. Ensuite, ils affirment que l’avis de l’Afis sur le lien entre glyphosate et cancer serait basé sur « une seule étude » alors que mon article à ce sujet cite les conclusions des expertises de toutes les agences de sécurité sanitaires. Enfin, ils prétendent que l’Afis -en fait moi-même et mon co-auteur- aurait inversé le sens d’une phrase de chercheurs allemands, ce que la simple consultation du texte original infirme.

Ces allégations fausses sont assénées sans conditionnel et sur un ton accusatoire incitant le lecteur du livre à croire que je participerais, au sein de l’Afis, à une entreprise de désinformation malfaisante. J’ignore pourquoi les auteurs se sont ainsi écarté des conditions minimales indispensables à tout débat constructif dans une société moderne.

Quoiqu’il en soit, les calomnies dont l’Afis et moi-même sommes victimes ne font que renforcer ma conviction de l’importance de sa mission d’intérêt public.

L’Association française pour l’information scientifique (Afis), créée en 1968, se donne pour but de promouvoir la science et d’en défendre l’intégrité contre ceux qui, à des fins lucratives ou idéologiques, déforment ses résultats, lui attribuent une signification qu’elle n’a pas ou se servent de son nom pour couvrir des entreprises charlatanesques.

afis.org

Par Hervé Le Bars

Développeur informatique, en lutte contre les pseudo-sciences

10 réponses sur « Je ne suis pas l’homme que vous croyez … »

Tout mon soutien à vous ainsi qu’à toutes les personnes citées de manière surprenante dans ce livre. J’espère que vous pourrez obtenir justice, car là ca va tout de même loin.

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Je suis en train de lire l’ouvrage en question. J’ai regretté de l’avoir acheté mais c’était le seul moyen de se forger ma propre opinion, très sincèrement il m’est venu à l’idée que j’aurais du le voler ! Bon mais j’ai encore quelques reste d’éducation . Bref j’ai eu le sentiment d’être tombé chez des nostalgiques des procès staliniens ou du maccarthysme, au choix, les extrême se rejoignent ! Fidèle lecteur de SPS les bras m’en tombent. Je vous soutiens et vous remercie de votre ténacité. Le livre en question va terminer avec mes ouvrages de psychopathologie ( je suis psychothérapeute) et tiendra une bonne place au côté des ouvrages sur la paranoïa. Oui je suis en colère alors que je devrais être blasé depuis que j’ai lu les âneries que Foucart a écrites dans le Monde à propos de l’homéopathie.
Bref continuez et ne lâchez pas …

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Je viens de lire le livre de Foucart (que je n’ai pas acheté , heureusement!). Effectivement vos remarques sont indispensables. Une plainte en diffamation?

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A quand un Conseil de l’Ordre des journalistes ?

Cher Monsieur,
Je découvre avec stupéfaction l’existence de cet ouvrage (Les gardiens de la raison) et les réactions légitimes de celles et ceux qui y ont été mis en cause. N’ayant pas encore lu le livre je ne peux, pour me faire une opinion, que m’en remettre pour le moment aux passages cités par ces diverses personnes (Virginie Tournay, Thomas Durand, Jean Bricmont, Philippe Stoop et vous-même) et par d’autres qui, sans avoir été mis en cause personnellement dans le livre, se sont attachés à en démonter les accusations.
Les quelques extraits que j’ai lus ici et là me donnent l’impression que les auteurs se placent sur le même registre que les Dupondt dans les aventures de Tintin, où les deux inénarrables détectives accusent l’entreprise de dépannage Simoun d’être à l’origine de la falsification des carburants, en mode « à qui profite le crime? » (l’Or noir), ou suspectent le majordome Nestor d’être complice du vol de l’émeraude (les Bijoux de de la Castafiore), au seul motif qu’il fut jadis l’employé de deux malfaiteurs: « Ah ah, Nestor… celui qui était au service des frères Loizeau? Belle référence! ». Sauf qu’aucune des personnes suspectées de connivence ou de conflit d’intérêt dans « les Gardiens de la raison » n’a, semble-t-il, été au service d’un vaste mouvement antiscientifique organisé incluant, en vrac, les lobbys agroalimentaires et pétrochimiques, les think tanks libertariens, la franc-maçonnerie et les cercles sceptiques (j’en oublie probablement). Si les auteurs prétendent cela et sont incapables d’en apporter la moindre preuve (ni probablement le moindre indice), alors il s’agit au mieux d’un bel exemple de pratique fallacieuse (déshonneur par association), au pire d’un délire paranoïaque proche du complotisme.
On pourrait en rire, mais ce livre est d’autant plus inquiétant qu’il est cosigné par un chercheur académique, qui s’exprime à ce titre, sous son propre nom, en rappelant son affiliation. Ce faisant, il me semble qu’il abuse allègrement de son statut, sans doute pour donner une caution prétendument scientifique à l’ouvrage. C’est extrêmement grave. Savoir que cet individu est Habilité à Diriger des Recherches dans une grande école me fait froid dans le dos. Il faudrait peut-être demander à la direction de l’EHESS ce qu’elle en pense, et si elle cautionne les propos tenus par ce « chercheur » en marge de ses productions académiques écrites ou orales.
Quant aux deux autres auteurs, j’avais relevé depuis longtemps le parti pris systématique et la faiblesse argumentaire de leurs articles dans les tribunes du Monde. Parallèlement, j’ai constaté avec tristesse le glissement de ce quotidien, jadis prestigieux, pluriel et exigeant sur la rigueur argumentaire, vers un militantisme primaire et unilatéral. On atteint ici les bas fonds de la pourriture argumentative. Ces deux « journalistes » ont-ils eu la formation adéquate pour exercer leur profession? Ont-ils signé la moindre charte garantissant un semblant d’intégrité? Ils ne se comportent absolument pas en journalistes scientifiques, ni même en journalistes d’investigation ou d’opinion, mais comme des polémistes d’une partialité inouïe, qui ne devraient s’exprimer que dans la blogosphère. Ces clowns méritent-ils encore d’avoir une carte de presse? A quand un Conseil de l’Ordre des journalistes?
Je crains malheureusement que leur « brûlot mouillé » n’ait pas fait psschitt… Il est commenté avec éloges jusque dans le service public, et encensé par une bonne moitié des commentaires sur les sites de vente en ligne. Si ces commentateurs sont représentatifs de l’opinion française, on est mal barrés…
J’espère que les choses n’en resteront pas là. Peut-être faudrait-t-il poursuivre de tels individus en justice pour diffamation ou, à tout le moins, faire valoir votre droit de réponse dans la tribune du Monde? Sans doute y avez-vous songé? Je vous assure en tout cas de tout mon soutien.
Bien à vous
Laurent

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Merci pour votre soutien.

Je n’ai malheureusement pas les compétences juridiques pour savoir si les propos calomnieux ciblant l’Afis et moi-même dans ce livre relèvent d’une qualification juridique. Je ne comprends pas non plus pourquoi ces auteurs en sont arrivés là, ni ce qui motive une telle déviation par rapport aux conditions de tout débat argumenté.

Quoiqu’il en soit, je n’ai pas l’intention de consacrer une partie de mon temps de vie disponible à m’intéresser à ces gens ou à leurs motivations. J’ai bien mieux à faire. Tout au plus, j’essaie de faire l’effort minimum et suffisant pour qu’une personne s’interrogeant sincèrement sur les accusations formulées dans le livre contre l’Afis ou moi-même puisse se faire une idée juste.

Si vous voyez des éléments dans mon texte qui mériteraient d’être mieux documentés ou formulés, n’hésitez pas à m’en faire part.
Hervé

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Oups! Je viens de voir qu’un Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM) a été créé il y a un peu plus d’un an (30/11/2019). D’après l’article Wiki consacré à cet organisme associatif indépendant, le Monde était en première ligne pour s’opposer à sa création (ça peut se comprendre), mais pas que lui… Une partie de la presse écrite était réticente, et apparemment aussi le service public audiovisuel (pas surprenant non plus). Certains ont probablement hurlé à la censure… Quoi qu’il en soit, le CDJM ne se définit pas lui-même comme un Conseil de l’Ordre, ce qui est dommage à mon humble avis, et qui fait que cette profession décidément à part est probablement la seule à ne pas pouvoir sanctionner ses membres pour manquement à la charte de déontologie. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que tous les journalistes (même titulaires d’une carte de presse) aient signé cette charte… A vérifier.
Des associations comme l’AFIS ou peut-être même des particuliers devraient pouvoir saisir le CDJM s’ils s’estiment diffamés, mais il ne faut pas rêver, ça débouchera au mieux sur une médiation en vue de l’exercice du droit de réponse, voire sur un signalement (qui n’aura à mon avis guère de valeur devant la justice), mais certainement pas sur une sanction professionnelle directe ni même sur un rappel écrit à la déontologie. Les vaches sont bien gardées, et leur bouses aussi…

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